L’action syndicale contre la désinsertion professionnelle des personnes handicapées


La prise en charge du dossier handicap ne doit pas se limiter aux handicaps visibles et aborder les questions de maintien dans l’emploi et de prévention.

Par Emmanuelle Pirat, publié dans Syndicalisme hebdo n° 3581 et sur le portail internet CFDT

Il faut tendre l’oreille, presque lire sur ses lèvres, tant sa voix est étouffée, pour entendre le récit que Marc* est venu faire lors de la permanence dédiée au handicap, qui se tient chaque dernier jeudi du mois à l’Union départementale du Vaucluse, dans le centre-ville d’Avignon. Une initiative qui revient au binôme formé par Didier Ripert et André Milan, deux militants issus de syndicats Interco, venus, il y a tout juste un an, proposer au secrétaire de l’UD, Frédéric Pelleing, d’ouvrir cette permanence. Ce dernier leur a donné carte blanche, et il s’en félicite aujourd’hui.

Personnellement concernés par le handicap, les deux compères ont su apporter leur excellente connaissance technique et juridique du dossier ainsi qu’une grande humanité quand il s’agit d’écouter, de conseiller, d’orienter – et parfois de réconforter – tous ceux, qui, comme Marc, viennent les voir.

Une prise en charge timide
Leur rôle ? Monter un dossier de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), de prise en charge par la maison départementale des personnes handicapées (MDPH) ou répondre à toute question relative au maintien dans l’emploi à la suite d’un congé longue maladie, d’un accident du travail, etc. Ils ont pu être orientés vers la permanence par leur syndicat, des défenseurs ou conseillers des salariés, dont le réseau connaît désormais bien les compétences du duo. L’expérience est à ce point concluante que l’Union régionale interprofessionnelle de Provence-Alpes-Côte d’Azur, très impliquée dans le domaine du handicap, a souhaité l’étendre aux cinq autres départements de la région. Deux militants se sont déjà proposés dans les Bouches-du-Rhône. D’autres initiatives devraient suivre en cours d’année.

À l’image du duo d’Avignon, nombreux sont les militants CFDT, du privé comme du public, à avoir investi le champ du handicap. Trop peu nombreux, regretteront certains, constatant que ce dossier reste souvent périphérique. Sa complexité, le fait qu’il soit délicat à aborder, notamment à cause des représentations qu’il véhicule, rend sa prise en charge encore trop timide. Mais là où les militants s’y investissent, souvent parce qu’ils sont eux-mêmes concernés ou parce qu’un de leurs proches l’est, ils font avancer la cause.

Des actions multiformes
Sous de multiples formes : actions de sensibilisation au handicap auprès des salariés et des managers (qui sont des rouages essentiels en matière d’accueil d’une personne handicapée au sein du collectif de travail) ; enquêtes auprès du personnel pour mettre la question du handicap en lumière dans l’entreprise ou le service ; négociation d’accords permettant de favoriser le recrutement, la formation et la meilleure insertion professionnelle des travailleurs handicapés ; négociation de clauses pour encourager le recours au secteur protégé, dans le domaine des achats, par exemple, ou nouer des partenariats avec des écoles et des universités, afin de renforcer l’accueil de stagiaires ou d’apprentis en situation de handicap, comme c’est le cas à travers le dernier accord handicap du groupe Thales. À l’hôpital de Pontoise (3 000 agents), la section CFDT a mis l’accent sur le suivi et l’accompagnement des agents en affection longue durée (ALD) ou en congé longue maladie (CLD) ainsi que sur ceux qui sont victimes d’accident du travail et ont besoin d’un aménagement de poste, d’horaires, voire qui doivent envisager une reconversion professionnelle. « Dans ces situations, les agents sont souvent perdus. Ils ne savent pas comment faire, quels sont les circuits des demandes de prise en charge », note Nadège Berkane, membre de la section. Cette infirmière a elle-même connu une affection longue durée et les tracas qui l’accompagnent. À l’époque, elle a dû se battre seule pour trouver les informations dont elle avait besoin.

L’accent mis sur la prévention et le maintien dans l’emploi
« On résume souvent le handicap au fauteuil roulant. Or la question de l’insertion des personnes handicapées est beaucoup plus large que celle de l’accessibilité des locaux. Sur à peu près 5 millions de personnes handicapées en France, 4 % environ sont handicapés moteurs », rappelle Éric de Chateauvieux, responsable du groupe ressources handicap mis en place par la CFDT-Île-de-France. De plus, 80 % des handicaps ne sont pas visibles, mais le fait de maladies psychiques ou chroniques invalidantes (diabète, cancer, troubles musculo-squelettiques, infection par le VIH, etc.). Globalement, seules 15 % des personnes handicapées le sont de naissance ; 85 % le deviennent au cours de leur vie, à cause d’un accident ou d’une maladie, professionnels ou non. « Cela doit nous conduire à changer notre regard sur le handicap et la manière dont on le prend en charge ; où les personnes handicapées sont seulement celles dont le handicap est visible et celles qui sont reconnues administrativement comme telles [avec RQTH]. Pour de multiples raisons – le regard sur soi, celui des autres ou la peur d’être mis au placard –, nombre de personnes souffrant de handicap n’osent pas ou ne veulent pas se déclarer handicapées. Nous observons donc des travailleurs qui cachent leurs maux et compensent par un autre membre, par un autre organe, s’abîmant encore plus. Trop souvent, c’est au moment du constat de l’inaptitude à tout poste que l’action syndicale est sollicitée », déplore Olivier Leclercq, secrétaire confédéral responsable du dossier handicap. « C’est lorsque la personne est encore au travail qu’il faut agir. C’est pourquoi nous devons mettre l’accent sur le maintien dans l’emploi. Mais aussi sur la prévention, en liant la question du handicap à celle de la santé au travail », ajoute Hervé Garnier. Le secrétaire national chargé du handicap à la Confédération voit deux leviers pour réaliser cette ambition : « la loi Rebsamen, qui fait entrer le handicap dans la thématique qualité de vie au travail, ce qui devrait permettre d’intégrer plus facilement le sujet aux négociations ; et le plan santé au travail [PST3], qui fait du maintien dans l’emploi une priorité ».

À la permanence de l’UD du Vaucluse, Marc achève son entretien. Sa voix s’est raffermie. Il s’est redressé. Il sait désormais quelles démarches effectuer en vue d’obtenir un congé longue maladie. À sa suite, c’est un jeune cariste d’une vingtaine d’années, dont le traitement pour des troubles psychiques impose une reconversion professionnelle, qui vient demander conseil en rapport avec son dossier MDPH. En un an, la permanence aura permis d’engranger une quinzaine d’adhésions.

Crédit photo ©Baptiste FENOUIL – REA

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